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mardi 25 mai 2010 10:55

  • cinéma

Weerasethakul, Thaï king size

par Philippe Azoury

tag : Festival de Cannes

DR

Uncle Boonmee who can recall his past lives
d’Apichatpong Weerasethakul
avec Thanapat Saisaymar, Natthakarn Aphaiwonk… 1 h 53.
Sortie indéterminée.

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Rêve d’or pour Weerasethakul

Le Thaïlandais a été consacré hier pour « Uncle Boonmee », un film magique et déroutant. L’épilogue d’un festival un brin terne.

Des deux ou trois choses que l’on sait d’Apichatpong Weerasethakul, il y en a au moins une qui aurait le mérite de faire taire les cuistres qui se vantent d’orthographier sans faute le patronyme du Thaïlandais : Apichatpong, tout le monde l’appelle Joe. Toute victoire à la Pivot sera donc vaine, le cinéaste au nom le plus compliqué de la planète ayant le sobriquet le plus simple du monde. Hey Joe, où vas-tu avec cette caméra dans tes mains ? Nous tuer, une fois de plus. « La projection de la dernière chance », nous soufflait à l’oreille un critique ami (tous ne le sont pas) une seconde avant que ce film halluciné ne démarre. Dernier espoir que surgisse de la compétition 2010 ce qui lui aura cruellement et essentiellement manqué : du cinéma.

C’est donc aussi le moment opportun d’expliquer à ceux à qui Joe fait peur (Joe fait toujours un peu peur, même à ses groupies, tant voir un de ses films relève toujours d’une expérience émotionnelle forte dont on peut craindre les effets dévastateurs) que le terme « cinéma pur » ressorti à tout propos le concernant, et ce depuis la découverte à Cannes de Blissfully Yours ou de l’extatique Tropical Malady, ne correspond en rien à une collection réfrigérante et chiantissime de plans longuets et sentencieux. La beauté pour la beauté, le grand vide formel, voilà tout ce que Weerasethakul exècre. Joe est quelqu’un qui raconte des choses précises, mais qui le fait à sa façon : mystérieuse, secrète, sibylline, mystique. Tout en fausse douceur (la terreur viendra plus tard). Mais qui jamais autant que dans cet Uncle Boonmee n’avait donné l’impression de reprendre les choses au niveau d’hallu où la dernière heure d’Apocalypse Now les avait laissées en 1979.

Le film, extraterrestre, délirant, peuplé d’une faune et d’une flore magique (là, une sorte de singe noir aux yeux rouges, là un poisson-chat phallique et assoiffé) est surtout un film de fantômes simples. Les revenants sont familiers, ce sont des membres d’une même famille qui s’invitent à la table d’un homme malade qui sait que la mort l’attend. Oncle Boonmee ne peut se réjouir de revoir la femme perdue, le frère disparu, il sait qu’ils sont revenus pour le prendre. Il souffre d’une insuffisance rénale aiguë. Il est fini. « Dans quelque temps… » dit le film. Dans quelque temps, tu ne seras plus là, mais avant, tu vas devoir avec les tiens et en compagnie de tes spectres traverser la forêt pour remonter aux premières sensations de ta vie. Boonmee le paysan se lance dans une plongée aux origines et à la surface de l’eau, qui est aussi une avancée dans les terres les plus reculées du nord de la Thaïlande.

« Qu’arrive-t-il à mes yeux ? » demande, éberlué, l’oncle Boonmee. Une salle entière du Palais des festivals lui renvoie la question. Personne, pour une fois, n’a bougé, n’est sorti. Il vient de se passer quelque chose de l’ordre du voyage collectif. Au terme duquel l’oncle bouddhiste dit s’être même souvenu du futur. Ce futur se matérialise sous l’image fugace, mystérieuse, de garçons-soldats, mitraillette en écharpe, sourire pasolinien aux lèvres. Uncle Boonmee… est le prolongement d’un court métrage tourné l’an passé (A Letter to Uncle Boonmee) dans lequel Joe disait à sa façon, entre les lignes, poétiquement, la répression qui sévissait en Thaïlande, plus connue aujourd’hui sous le nom de révolte des « chemises rouges ». Au moment de la projection officielle, les chemises rouges, apprenait-on, rentraient dans le nord acclamés par les paysans. Vendredi, l’actualité a pris de vitesse la Croisette : encore faut-il savoir de quelle actualité on parle.

Paru dans Libération du 22 mai 2010

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