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jeudi 18 février 2010 18:51

  • cinéma

« White Lightnin’ » : Les Psychos pairs blancs

par Bruno Icher, Marie Lechner

tags : musique , rock

DR

White Lightnin’
de Dominic Murphy
avec Edward Hoog, Carrie Fisher, Owen Campbell…
1 h 30.

Généralement, la vie ne fait pas de cadeau à un plouc né et élevé dans un patelin boueux de Virginie-Occidentale dont l’unique talent est de savoir danser le clogging, un truc bizarre, entre danse de Saint-Guy et numéro de minstrel. Ces gesticulations frénétiques appartiennent au folklore des montagnards des Appalaches qui l’auraient eux-mêmes pompé aux danses traditionnelles cheyennes, tout en y ajoutant des réminiscences de bourrées d’Europe centrale d’où venaient leurs lointains ancêtres. Un machin lancinant et barbare qui semble surtout servir à faire sortir temporairement le diable du corps de celui qui le pratique. Généralement en vain.

Jesco White (Edward Hoog) est un as à ce jeu-là. Avec les vieilles godasses ferrées de son père, lui-même une référence de la discipline, il est même le meilleur de tout le Boone County. Pour le reste, ce n’est pas brillant. Jesco est un croquant aux yeux clairs, tatoué à l’épingle à nourrice et à l’encre bon marché, les neurones frits depuis son enfance qu’il partageait équitablement entre maisons de correction et après-midi dans les vapes à force de sniffer des chiffons imbibés d’essence à briquet. Parvenu miraculeusement à l’âge adulte, Jesco a croisé la route de Jésus, avec lequel il entretient des relations un peu tendues. Tantôt habité par le démon et défoncé à n’importe quoi, tantôt esclave d’une bigoterie hors d’âge, Jesco ne connaît plus d’équilibre et dérive inexorablement vers la folie meurtrière et l’autodestruction.

Cette histoire que raconte le film de Dominic Murphy n’est pas tout à fait imaginaire. Elle est également assez loin de la vérité. White Lightnin’ s’inspire d’un personnage fascinant, le vrai Jesco White qui, à peu de chose près, ressemble au portrait qu’en fait le cinéaste. Car finalement, que peut-on devenir quand on vient de ce bourbier dont on jurerait que l’expression white trash a été spécialement inventée pour le décrire ?

Que peut-on espérer quand les bons moments de la vie se résument à une petite soirée entre amis à vider quelques chargeurs sur des bouteilles de bière juste après les avoir sifflées ? Réponse : un bon personnage de fiction. Du coup, Dominic Murphy a eu l’idée saugrenue et passionnante d’imaginer un autre destin, presque conforme, à celui du vrai Jesco White dans un film qui carbure à la drogue dure. Chaque plan est en effet une hallucination tantôt ultraréaliste, tantôt déjantée, et il devient peu à peu impossible de discerner les contours de la réalité et ceux de la bouffée délirante.

Pour corser un peu l’addition, le cinéaste n’a pas mégoté sur la musique. Un torrent de décibels que l’on doit à Black Rebel Motorcycle Club, les Ozark Mountain Daredevils ou Nick Zinner, mais surtout à Hasil Adkins, vieux fou né et mort dans le même Boone County où se déroule l’action de White Lightnin’. A l’époque où le musicien finit par enregistrer quelques disques et que quelques critiques s’intéressent au phénomène, un journaliste écrit à propos de ces premières chansons : « Le rock est né en 1955, la même année où Hasil Adkins essaie de le tuer. » Ces deux personnages dont la légende se confond désormais avec l’histoire officielle et dont Murphy semble avoir fait la synthèse dans son film, étaient voisins. Tous deux ont fait l’objet de documentaires, souvent projetés en tandem au cinéma, The Dancing Outlaw réalisé en 1991 par Jacob Young et The Wild World of Hasil Adkins, par Julien Nitzberg en 1993 (1).

Le premier s’ouvre sur un résumé saisissant de l’atmosphère locale. « Boone County, keep it clean » ; une bouteille de bière s’écrase contre le panneau de signalisation et rejoint les cadavres qui jonchent le sol. Bienvenue dans ce comté de rednecks, pauvre, alcoolisé et bagarreur niché au fin fond des Appalaches, avec ses trailer parks qui tombent en ruine, ses cabanons décatis, ses pick-up rouillés et ses rodéos dans la boue. Où la chasse à l’écureuil est un loisir prisé et la moindre prise de bec dégénère en fusillade. « Pure Boone County style », pour reprendre les termes d’un avocat. Dans ce documentaire consacré à Jesco White, on peut apprendre que ce « mouton noir » d’une famille pléthorique de détraqués réside à Bandytown ( !), à une demi-heure de Madison où vit Hasil Adkins, dit The Haze, rejeton d’une famille famélique de dix, dont le père a perdu un poumon dans les mines.

Dépressifs, psychos, ces « beautiful loosers » au cerveau vrillé ont le sang chaud, la gâchette facile et des démêlés fréquents avec la police. Le premier, sniffeur d’essence, braqueur d’épicerie, sujet aux accès de rage, cherche la rédemption en reprenant le flambeau de son défunt père adoré, Ray Day White, le roi du clogging et du tap dancing. Le documentaire s’ouvre avec cette jolie scène où Jesco fait une démonstration de son jeu de jambe virtuose sur un pont de bois suspendu, un gros ghettoblaster sur l’épaule.

Adkins, né vers 1939, est également l’inventeur de mouvements lascifs, l’indéfinissable Hunch — consistant à « secouer ce truc » de manière suggestive — ou le Chicken Walk, sorte de danse des canards sexuée. Mais Hasil Adkins est surtout un musicien de génie méconnu, parrain du psychobilly, adulé par les Cramps, Motörhead ou Marilyn Manson, sorte de chaînon manquant entre les crooners country Hank Williams ou Jimmy Rogers et les punks des années 60. Dès son plus jeune âge, il développe une passion pour la musique. Il s’initie à la batterie avec un pot de lait avant de saisir une guitare, jouant plusieurs instruments à la fois parce c’était ainsi que tout le monde faisait. Du moins le croyait-il après avoir entendu Hank Williams à la radio, persuadé que c’était ce bon vieux Hank, tout seul, « qui faisait tout ce boucan ». Homme-orchestre furieux, The Haze gratte des cordes discordantes, tape la cymbale avec le manche de sa guitare, martèle la pédale de sa grosse caisse en marmonant des chansons bizarres où il est question de décapitation, de sexe, de hot-dog, de prison ou de viande en boîte. Dans The Wild World of Hasil Adkins, on le découvre, revêtu d’une perruque grotesque, jouant de l’harmonium sur le toit de sa Chevrolet Impala avant d’écraser une chaise sur le clavier en guise de percussions. Un rock primitif, aux rythmes erratiques ponctués de son rire démoniaque « Hahahahaha » (No more hot dogs) et de vocalises sauvages « Woo ee ah ah » (She said).

Hasil a débuté à peu près au même moment qu’Elvis. Après avoir tenté sa chance à Los Angeles, il revient dépité dans ses collines où il vit avec sa mère jusqu’à sa mort, enregistrant près de 7 000 morceaux, réparant les voitures et chassant les écureuils. Insomniaque et suractif, Hasil carburait à la viande crue, se baladait avec des saucisses dans la poche, avalait des litres de café et de vodka. Favori de ses dames, prêtes à se coller des pains pour lui, il était capable de les embarquer dans sa voiture et de défoncer des poteaux de téléphones pour les faire rigoler.

Jesco White est lui l’homme d’une seule femme. Son épouse Norma Jean (une dondon plus âgée que lui) le décrit comme une personnalité tricéphale, Jessy, un homme digne d’être aimé ; Jesco, le diable incarné, insensible et maléfique, et Elvis, auquel le danseur des montagnes voue un culte, transformant sa chambre en mausolée du King. The Dancing Outlaw s’achève sur la sulfureuse famille White (2), clan de hors-la-loi revêches, miséreux, mais toujours prêts à faire la fête et à se défoncer. Les derniers représentants de cette culture minière, doués d’une liberté terrifiante, dénuée de peur. « Les vrais rebelles du sud », selon les mots de Hank Williams III.

(1) Les deux films sont visibles partiellement ou en totalité sur YouTube.
(2) La famille fait également l’objet d’un documentaire, « The Wild and Wonderful Whites of West Virginia » produit par MTV et les créateurs de « Jackass ».

Paru dans Libération du 17 février 2010


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