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vendredi 31 août 2007 10:39

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Wikipedia contre Google-YouTube

La chronique « Médiatiques » de Daniel Schneidermann.

par Daniel Schneidermann

tags : wiki , Wikipédia , vie privée , Google , polémique , YouTube

Rude temps pour les mammouths. Plusieurs égratignures viennent de griffer le cuir de deux des principaux distributeurs planétaires de l’information, deux des mastodontes par lesquels désormais nous apprenons et nous voyons, deux mythologies d’aujourd’hui, Wikipedia et YouTube. Wikipedia, d’abord. On vient de découvrir —quelle surprise !— que nombre d’entreprises et de personnalités qui font l’objet d’une notice dans l’encyclopédie planétaire avaient rectifié le texte en douce, pour le rendre plus favorable. Et ces manipulations ont été découvertes grâce à un nouveau logiciel inventé par un étudiant américain, le « wikiscanner », qui permet de localiser les entreprises et les administrations d’origine des ordinateurs d’où sont envoyées les contributions à Wikipedia. Par exemple, pour l’anecdote, on a pu établir qu’en France, le champion de la rectification encyclopédique s’appelle Patrick Balkany, maire (UMP) de Levallois (Hauts-de-Seine). Pas moins d’une centaine de retouches à sa biographie auraient été envoyées de la mairie de Levallois. Le ministère de l’Education a rectifié la notice du ministre Darcos. Et la mairie de Marseille, et le conseil général de l’Hérault, et Aéroports de Paris, et bien d’autres, pris la main dans le pot à retouches : voilà apparemment, après maintes autres affaires de rumeurs diffamatoires propagées par Wikipedia, de quoi jeter une ombre sur la prétention scientifique à laquelle aspiraient les fondateurs de l’encyclopédie. Dans le même temps ou presque, YouTube est accusé d’héberger des vidéos criminogènes. En Grande-Bretagne, un enfant de 11 ans, Rhys Jones, a été tué d’un coup de feu alors qu’il jouait au foot avec des copains. Le pays entier en a été frappé d’émotion : le petit Rhys a apparemment été l’innocente victime collatérale d’une guerre entre deux gangs d’adolescents de Liverpool. Guerre menée aussi sur YouTube, comme l’ont rapporté les médias britanniques : sur le site de partage de vidéos, les deux gangs se livraient à une émulation à coups de démonstrations filmées d’armes et d’exploits au volant de voitures présumées volées. En Allemagne, quelques jours plus tard, voilà YouTube accusé d’héberger de la propagande nazie : on peut tranquillement y visionner le film emblématique de l’antisémitisme hitlérien, le Juif Süss. Et le Conseil des Juifs d’Allemagne de menacer le site de procès. Propagation de manipulations favorisées par l’anonymat, d’images violentes, de propagandes extrémistes : ces accusations portées contre Internet ne sont pas nouvelles. Le débat sur l’influence criminogène des images violentes non plus : il est récurrent à la télévision, au cinéma, et dans les jeux vidéo. Avec la mise en cause de YouTube, il ne fait que changer d’objet, sans changer de nature ni de données. Quant à savoir quel sort réserver au matériel de la propagande nazie, écrite ou en images, la question est aussi posée depuis la fin de la guerre. Faut-il, dans un objectif pédagogique, donner accès aux éléments de cette propagande ? Sous quelle forme ? Etc.

Plus révélatrice est la différence de réaction entre les responsables des deux institutions concernées. Les wikipédiens se réjouissent. Interrogée par le site Rue89, une porte-parole en chair et en os, Florence Devouard, présidente de la fondation Wikimedia, rompt spectaculairement avec l’anonymat en se félicitant de la nouvelle découverte. En substance, elle estime que le wikiscanner va dissuader les modifications intéressées des notices et que la fiabilité de l’encyclopédie va s’en trouver renforcée. Et YouTube ? YouTube n’a rien dit. A la suite des deux bavures, la filiale de Google s’est contentée de retirer par réflexe les vidéos incriminées. Ce retrait précipité pourra d’ailleurs être interprété comme une forme d’aveu. Si le site les retire, c’est bien qu’il n’aurait pas dû les y laisser. C’est, en outre, l’aveu qu’il ne possède pas d’autre parade que la réaction a posteriori, après un drame ou un scandale. Ces vidéos ou d’autres, évidemment, reviendront. YouTube ne possède pas de parade, parce qu’il n’en cherche pas. Et il n’en cherche pas, parce qu’il se moque bien de ses responsabilités de diffuseur d’images. YouTube comme Google, sa maison mère désormais, n’ont pas pour objet de contribuer à une meilleure information des citoyens du monde. Ce sont de grosses tirelires. YouTube peut, indifférent, contribuer à un meurtre, ou au surgissement de la vérité (comme dans le cas de récentes manifestations antilibérales au Québec, lors desquelles une vidéo postée sur YouTube a permis de démasquer des provocateurs policiers) : il le fait toujours aveuglément. Wikipedia, elle, est portée par une utopie fondatrice : faire émerger la vérité d’une confrontation spontanée des connaissances de chacun. En dépit de ses dérapages, qui avec le recul peuvent commencer d’apparaître comme des bavures liées au démarrage, cette utopie fondatrice semble encore orienter le pilotage de la grosse machine. Quand les wikipédiens se félicitent de l’existence d’un outil qui révèle leurs failles, mais peut aussi les rendre plus performants encore, ils témoignent que leur projet, pour irréalisable qu’il soit, est au moins sincère. Wikipedia contre Google-YouTube : entre les deux passe cette frontière imperceptible, ténue, archaïque, qui pourrait s’appeler la conscience. Et jamais cette frontière n’a été aussi nette.


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