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mercredi 21 janvier 2009 11:02

  • cinéma

Winslet et DiCaprio en lune de fiel

Scènes de ménage. Les deux stars se retrouvent dans une adaptation poussive d’un roman de Yates.-

par Philippe Garnier

DR

Les Noces rebelles de Sam Mendes avec Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Michael Shannon… 2 h 05.

Les Noces rebelles (Revo­lutionary Road) chronique le lent pourrissement d’un couple, Frank et April Wheeler, qui se sent supérieur à ses voisins ou collègues – sentiment inexplicable, vu que Frank n’a ni talent, ni ambition, ni esprit de révolte et que son épouse est une actrice ratée seulement affligée d’illusions. Ils ont deux enfants, qu’on voit rarement dans le film, et qui n’ont pas l’air de compter pour les Wheeler, qui se sont connus à Greenwich Village, mais sont vite devenus prisonniers d’une banlieue du Connecticut. Ils parlent de tout plaquer et d’aller à Paris, chose qui choque profondément leurs amis, permet à Frank de faire l’intéressant et à April de tenir le coup dans son enfer conditionné.

Durant les deux très longues heures et plus du film de Sam Mendes, la seule question qui vient à l’esprit c’est  : pourquoi  ? Pourquoi des vedettes ou des artistes bien intentionnés ressentent-ils périodiquement le besoin de nous donner des versions réchauffées de l’Homme au complet gris  ? Il ne peut s’agir de leurs souvenirs à eux, et le monde des années 50 n’éclaire pas vraiment le nôtre.

Si Noces rebelles sent moins la naphtaline que Loin du paradis, c’est que Mendes n’est pas fétichiste comme Todd Haynes, et que le film se passe en 1960, mais les problèmes restent les mêmes. Les sentiments et pressions sociales de l’époque dont ils font état nous affectent infiniment moins que certains films des années 50, comme Liaisons secrètes (Richard Quine, 1960) ou Demain est un autre jour (Douglas Sirk, 1956).

L’admiration pour un roman est généralement la pire des raisons de faire un film, et celui de Richard Yates ne faillit pas à la règle. L’adaptation qu’en a faite le scénariste anglais Justin Haythe est raisonnablement fidèle (encore que la fin puisse être interprétée comme un accident, ce qui n’était pas l’intention de l’auteur). On sait que le film a vu le jour à cause du seul enthousiasme de Kate Winslet pour le livre et pour le personnage d’April Wheeler. Un peu comme cette dernière pousse son mari à partir pour Paris, elle a poussé son copain Leo pour le Titanic en chambre, entraînant son propre mari (Sam Mendes) dans la bataille. On a toujours aimé sa bravoure, surtout quand elle se laissait filmer un peu grasse et « nature » – et qu’elle se pissait dessus – mais elle semble avoir viré névrosée dévorée d’ambitions (deux Golden Globes, déjà).

Sam Mendes, homme de théâtre, pense en termes de registre (feutré, beige, comme la palette de son chef op, Roger Deakins), réduisant tout à un ­simple thème, mais on peut compter sur lui pour ne pas rater des scènes marquantes du livre, comme les sorties paniquantes de John Givings, le fils schizophrène de l’agent immobilier qui a vendu la maison sur Revolutionary Road aux Wheeler, génialement joué par Michael Shannon. Mais il ne va évidemment pas refréner son épouse quand elle devient stridente et se prend pour Elizabeth Taylor dans Qui a peur de Virginia Woolf  ? DiCaprio, déjà affreusement mal choisi pour camper un homme à chapeau qui prend le train de grande banlieue tous les jours, ne peut que suivre le mouvement. Ça ou jouer les mérous à commencer une phrase sans jamais la prononcer, ce qui semble aujourd’hui constituer le plus gros de son registre.

A décharge, il faut dire que le roman de Yates contient toutes ces stridences  ; il y a un côté dramatiquement truqué du livre qui n’explique pas complètement la révérence dans laquelle il est tenu par des écrivains comme Richard Ford ou Stewart O’Nan, et avant eux Styron ou Vonnegut. Yates est un excellent auteur de nou­velles et son premier roman est loin d’être son meilleur. Sur un thème similaire à l’étouf­fement de l’amour conjugal, à sensiblement la même époque, Un bonheur parfait, de James Salter, lui est supérieur. On se demande néanmoins comment Yates a échappé à l’idolâtrie française, malgré les efforts de Jean Rosenthal qui l’a traduit très tôt (la Fenêtre panoramique, chez Laffont). Yates avait pourtant le profil idéal de l’épouvantail écrivain  : ignoré dans son pays après le succès de son premier roman, il était alcoolique et fumait quatre paquets par jours – un débris humain dès l’âge de 30 ans fameux pour ses esclandres, sa mauvaise humeur, ses quintes de toux et sa neurasthénie. Il a passé de nombreuses années dans des sous-sols insalubres, de New York à Tuscaloosa, en passant par Iowa City, mais a aussi été le nègre de Bobby Kennedy pour l’écriture de ses discours.

Dans ses dernières années, il était connu pour s’être mis le feu plusieurs fois, perdant barbe, cheveux et sourcils. A Tuscaloosa, où il enseignait et où il est mort en 1992, on se souvient de lui conduisant sa vieille Mazda, cigarette à une main, masque à oxygène à l’autre. Comment a-t-on pu rater pareille bombe humaine  ? Quel Pivot n’aurait-il pas fait  ?

On se demande surtout ce qu’aurait donné Revolutionary Road si John Frankenheimer l’avait filmé en 1962, comme il le voulait. Au lieu de cela, il a engagé Yates pour adapter le roman d’un de ses admirateurs, Lie Down in Darkness (Un lit de ténèbres), de Styron. Il est vrai que ce ne devait pas être facile en 1962 de monter un film avec une pareille conclusion. Yates avait eu lui-même ses difficultés pour convaincre son éditeur. Mais il avait besoin d’une pareille fin sensationnelle, lui qui a un jour décrit son œuvre comme tournant autour des désillusions et des « vies avortées. » Pas exactement Kate et Leo vont en bateau.

Paru dans Libération du 21 janvier 2009


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