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jeudi 7 octobre 2010 11:18

  • cinéma

Woody aux pythies oignons

par Eric Loret

DR

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu
de Woody Allen
avec Antonio Banderas, Gemma Jones, Anthony Hopkins, Naomi Watts… 1 h 38.

Bon ou médiocre Allen ? Majeur, mineur, mort, ressuscité ? La question se repose chaque année et reçoit diverses réponses selon les goûts et le taux de sérotonine du spectateur. Perso, ça faisait vingt ans qu’on n’allait plus voir ses films car on ne savait plus quoi en faire, juste après Radio Days et Meurtre mystérieux à Manhattan. Là, c’est différent, on nous a obligé (on est payé pour ça). Eh bien merci patron, on est content, en plus d’amnésique volontaire. Rire de mœurs, d’abord, avec la formidable Gemma Jones en mamie un brin alcoolo option whisky (« Is there anything I could sip on ? » est sa phrase favorite) qui vient systématiquement déranger le couple de sa fille aux moments les plus tendus. Il faut dire qu’elle consulte Cristal, une lucide extra qui lui dévoile tout son avenir (généralement rose), d’où le titre du film.

Allen sait regarder ses acteurs, ce qui donne aussi parfois des moments d’émotion complice : ainsi d’une scène d’essayage de boucles d’oreilles entre Antonio Banderas et Naomi Watts. Sourire de situations ensuite, puisqu’on retrouve ici les carrés (frais) amoureux alleniens avec deux couples qui se séparent pour mieux vivre leurs vies ratées. Il y a donc Helena, la mamie foldingue à la recherche de son bel inconnu. Son ex, Alfie (Anthony Hopkins), carburant au Viagra en compagnie d’une pute à l’accent gravement cockney, sorte de Manon honnêtement perverse qu’on n’arrive jamais à détester. La fille (Watts) d’Helena et Alfie cherche à plaquer son mari pour son patron (Banderas) tandis que le mari, écrivain impuissant, drague la meuf à la guitare qu’il aperçoit par sa fenêtre, de l’autre côté de la cour de l’immeuble. Ce qu’il adviendra d’eux dépend de la citation de Shakespeare faite dans le prologue (« La vie est un récit, plein de bruit et de fureur » qui « ne signifie rien ») et aussi de la chanson du générique : « When you wish upon a star… », à savoir : « Mets-toi le doigt dans l’oeil… »

Mais surtout joie de cinéma parce qu’Allen emboutit les temporalités avec allégresse, fait tourner ses boucles narratives à différentes vitesses pour en tirer les accords les plus brasillants. Dès l’abord, avant qu’on comprenne où l’on est, on voit débarquer un taxi tout vieux au milieu d’un décor moderne. Nul anachronisme pourtant, ou alors essentiel, c’est simplement Londres. Puis Allen construit, comme à l’habitude, son « histoire racontée par un idiot » en voix off.

Le récit se développe sous nos yeux, par ramifications et bifurcations, feignant d’être naturel alors qu’on sait que Cristal prédit le futur et qu’à ce titre, elle est une bonne candidate au job de scénariste invisible. Elle y parvient d’ailleurs vers la fin lorsqu’elle conseille à la fille d’Helena de « déclarer ses sentiments » à son patron. Le film est toujours dans le film, mais loin du système en plomb de la Rose pourpre du Caire. La contrariété est un principe comique, certes, mais c’est plus rutilant lorsque la narration elle-même se mord la queue. Parmi les étincelles, le moment où, alors que les rencards foirés d’Alfie sont alignés dans une chronologie impeccable, on apprend soudain qu’il se remarie. Une ellipse drôle comme une bourre dans les côtes. Et puis cet art d’ouvrir la fenêtre sur autre chose (la voisine en l’occurrence), sortir du droit chemin, faire un pas de côté, éternel songe d’une nuit d’été.

Paru dans Libération du 6 octobre 2010

Bande-annonce :

 

À lire également sur Ecrans :
- Woody Allen, halo potable (critique du film à Cannes, 18/05/2010)
- La manne Manhattan (Whatever Works, 1/7/2009)
- Woody et ses sabots (Vicky Cristina Barcelona, 8/10/2008)


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