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lundi 14 mars 2011 13:09

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« X Factor » et en travers

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : musique , télé-réalité

DR

Ceci est une vendetta. Ceci est une fatwa. Ceci est une expédition punitive. Pardonnez si l’objectivité, la retenue voire la pusillanimité qui caractérisent ces colonnes ne sont pas au rendez-vous aujourd’hui, mais là, nous sommes le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas. Car des êtres immondes, nous pesons nos mots, ont effacé à jamais les escarbilles de joie qui illuminaient les yeux de deux de nos amis. Dès mardi à 20 h 45, les séquelles de ce geste abject vont s’étaler pendant deux mois minimum au vu et au su de tous sur M6 : X Factor commence. Oui, ce télé-crochet décalqué de Nouvelle Star, comme le Kiri descend de la Vache qui rit. Oui, ce funeste concept qui a déclenché le licenciement sec — et par SMS — de Dédé et Fifi. Nos Dédé Manoukian et Fifi Manœuvre jetés au ruisseau, abandonnés sur une sordide aire d’autoroute cimentée au cynisme de M6. Oui, Dédé et Fifi, obligés de se prostituer, qui sur la chaîne de la pornographie, qui sur la chaîne de la connerie : Dédé et Fifi souillés, Dédé et Fifi martyrisés, mais Dédé et Fifi… Comment ça, on exagère ? Crise de mauvaise foi.

Un concept de daube

Non contente d’avoir sérieusement plombé les audiences de sa filiale W9 l’an dernier en adaptant une première fois X Factor, voilà que M6 importe le truc sur son antenne, arguant du succès international du concept — 47 éditions de par le monde et autant de gagnants, la musique en sort grandie. D’abord le logo est moche : rouge et argent, entre générique d’Auto-Moto et ornement pour calandre de Fuego. Ensuite le titre, X Factor, est imbitable, intraduisible en français sauf à appeler l’émission « Nouvelle star avec un super chanteur, tu vois mais le mec, il a un petit truc en plus qui fait la différence genre tu vois, quoi », comme d’autres, en leur temps, des plus beaux, des plus courageux, avaient surnommé leur télé-crochet balbutiant À la recherche de la nouvelle star. Enfin, le générique est pourri, qui vous explose aux tympans comme le jingle du supermarché un samedi après-midi, avertissant que — Offre exceptionnelle ! À saisir ! — les côtes de porc sont à moins 50%.

On ne sera pas étonnés d’apprendre que X Factor est né d’une traîtrise. L’affaire se passe (évidemment) en Albion : après des années passées à s’engraisser considérablement en tant que juré de Pop Idol (la version locale de Nouvelle Star), Simon Cowell lance en 2004, mais cette fois à son compte, X Factor. Soit un télé-crochet où un jury de professionnels sélectionne des apprentis chanteurs parmi des milliasses de boudins et d’idiots venus beugler du Black Eyed Peas, et les soumet ensuite, lors de prime-time en direct, au vote surtaxé des crétins de téléspectateurs que nous sommes. Hein ? Mais la différence avec Nouvelle Star alors ? Attention, c’est pointu : les auditions, au lieu de se dérouler seulement face au jury, ont lieu en public dans des salles de concert. Ah ouais, bonjour la nuance. À peu près autant qu’entre Marine Le Pen et son vioque (bim, point Godwin à moins d’un tiers de l’article, chapeau).

Un jury de baltringues

Le jury de X Factor ? On jurerait une rédaction de journalistes dirigée par Arlette Chabot : une bande de nazes. Certes, M6 nous a habitués à un niveau d’excellence qui ne peut qu’engendrer la déception mais tout de même. Songez que, sans Dédé, l’humanité aurait dû vivre sans jamais connaître le nirvana auriculaire déclenché par Liane Foly. Tandis que là… Deux félons d’abord : le chanteur chélonien (cherchez dans le dictionnaire, bande d’ignares, z’avez pas remarqué qu’on est de mauvaise humeur ?) Christophe Willem, qui ne serait rien sans Dédé (il a gagné Nouvelle Star en 2006), et Olivier Schultheis, ancien chef d’orchestre de Nouvelle Star. Dans le cas de ce dernier, c’est désormais officiel : le seul rejeton de l’immense Jean Schultheis qui vaille la peine, c’est sa chanson Confidence pour confidence. Véronic Dicaire ensuite. On pardonnera l’orthographe dégénérée de son prénom : elle vient du Québec. Ayant apparemment épuisé son stock de chanteurs à brame, la Belle Province a revu la nature de ses flux migratoires en nous expédiant désormais des jurés de télé-réalité : dans La France a un incroyable talent (sur M6 déjà), dans Danse avec les stars (TF1) et maintenant dans X Factor. M6 nous vend cette Véronic Dicaire comme imitatrice (de Vanessa Paradis, c’est pointu) et chanteuse. Mais, il y aurait une sombre histoire de trafic d’armes chimiques à destination des troupes kadhafistes que ça ne nous étonnerait qu’à moitié. Henry Padovani enfin. Henry qui ? Padovani, voyons : « Membre fondateur et ex-guitariste du groupe Police », annonce la Six. C’est ça, oui, Police… Et nous, on est Claude Guéant déguisés.

Des candidats lamentables

Alors là, laissez-nous rire : ah, ah, ah. Énorme changement par rapport à Nouvelle Star, plastronne la production (Fremantle, comme pour feu le télé-crochet de Dédé, y en a qui n’ont aucune dignité) : le concours est ouvert à tous, « de 16 ans à 99 ans. » Ah bravo, bonjour l’ostracisme envers nos amis centenaires. La manœuvre est sournoise mais limpide : il s’agit de tenter d’importer en France la vieille fille poilue écossaise Susan Boyle. Déjà, dans les premières images distillées par M6, on voit une dame d’âge canonique nous chanter les Amants de Saint-Jean. Mais, ah-ah, on ne nous la fait pas, à nous : ce n’est pas dans X Factor que Susan Boyle fit sensation mais dans la version britannique de La France a un incroyable talent. Heureusement qu’il reste des journalistes intègres pour dénoncer les agissements coupables de M6 (une chaîne, rappelons-le, aux mains d’intérêts étrangers). Sinon, on aura droit à l’habituelle brochette de mèche-sur-regard-tourmenté-biactol, de type aux longs cheveux roux chouinant du Radiohead, de pseudo-rebelles à sa maman dissimulant derrière du Björk sa voix de pipistrelle, d’accent anglais appris à la Nelson Monfort’s University of Wonderful Race, d’anciens candidats de Nouvelle Star qui, rejetés par Dédé, qui, rejetés par Fifi, retentent, sournois, leur chance à la faveur du licenciement de nos amis. Ah merde, tiens, ce foutu monde part vraiment à vau-l’eau.

Paru dans Libération du 12/03/2011


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