mercredi 29 avril 2009 16:58
« X-Men Origins : Wolverine », le peer-to-peer et les loups
Le piratage du film sur Internet a atteint des niveaux record avant même que la production ne soit finalisée. Les studios sortent les griffes.
par Olivier Séguret
tags : téléchargement , piratage
Hugh Jackman, ou la mauvaise influence des bains turcs sur le caractère. - DR
La question du piratage inspire des positions ne recoupant pas les affinités politiques habituelles et c’est pourquoi elle peut facilement empoisonner les discussions entre meilleurs amis. C’est un problème qui fragmente le paysage transversalement : loi Hadopi, licence globale, répression complète ou liberté absolue ne relèvent pas nécessairement d’options droitières ou gauchies. Ce sont plutôt des lignes de fracture culturelles, professionnelles, générationnelles, sociales. Le cas de X-Men Origins : Wolverine (en salles aujourd’hui), qui a déjà la réputation, invérifiable, d’être le blockbuster le plus piraté de l’histoire d’Hollywood (1), vient à point nommé incarner concrètement un débat qui n’est pas prêt de s’épuiser. En quoi ce piratage-là est-il exemplaire ? D’abord par la façon dont il est devenu public. Le 1 er avril, un chroniqueur du site Foxnews.com, Roger Friedman, met en ligne, un mois avant sa sortie mondiale, une critique du film, qu’il précise avoir vu en copie pirate et inachevée. La critique est très positive, mais le studio ayant produit le film, la 20 th Century Fox, qui appartient au même groupe que le site (News Corp), prend très mal la chose et obtient, cinq jours plus tard, le licenciement du journaliste ainsi que le retrait de l’article incriminé. C’est une première dans le milieu. La violence de la réaction a d’autant plus surpris que Friedman passe pour un béni-oui-oui des grands studios depuis toujours. Dans son livre-enquête sur le cinéma indépendant américain (2), Peter Biskind rapportait à son sujet ce propos méprisant d’un responsable des relations publiques : « Roger, on l’a complètement dans la poche. C’est tout juste si on ne lui dit pas ce qu’on veut qu’il écrive. » La curiosité légitime nous a pris d’aller voir nous aussi à quoi ressemblait non pas Wolverine, mais la version pirate et inachevée d’un blockbuster. On ne sait pas bien ce qu’on risque, mais sans doute moins que Roger Friedman : depuis son éclat, les projections de presse officielles ont eu lieu aux Etats-Unis et en Europe et les critiques « légales » ont commencé à fleurir. Par ailleurs, pas question d’émettre un avis critique à propos des quelques séquences ici ou là aperçues : un assemblage de scènes non étalonnées, dépouillées des effets spéciaux et des actions numérisées, dotées d’un son pourri et truffées de fonds bleus et vides… Ce genre de films reposant sur le spectacle contractuel qu’il promet, il est absurde de le contempler dans sa forme la moins favorable techniquement et visuellement. En revanche, ces images peuvent former un excellent document sur les étapes de la fabrication d’un blockbuster de cette espèce. C’est un instantané très instructif sur un processus industriel à un moment donné, qui n’est pas celui de sa finalisation. Les trucages y sont démystifiés, mais les secrets de laboratoire sont toujours décevants : il y a quelque chose de très prosaïque et de très mécanique dans les recettes d’Hollywood lorsqu’elles sont mises à nu. Le piratage de Wolverine est exemplaire à un autre titre : l’origine de la fuite est très probablement professionnelle. Selon le site de la BBC, le FBI, dont la Fox a réclamé l’aide, serait sur le point de mettre la main sur les responsables, très probablement internes à l’industrie. Plusieurs watermarks, sorte de sceaux électroniques secrets, permettraient de remonter la filière avec toute la précision nécessaire. Un fournisseur d’effets spéciaux australien serait, avec d’autres, sur la sellette. On ne sait pas si cette rocambolesque affaire cela finira en happy end, mais on se demande s’il n’y aurait pas dans toute cette histoire matière à un scénario palpitant. (1) Le film était il y a peu en tête des 10 films les plus téléchargés sur les sites BitTorrent, avec plus d’un million de téléchargements. (2) Down and Dirty Pictures, Simon & Schuster, 2004. Article paru dans Libération du 29 avril 2009
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