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samedi 10 novembre 2007 09:55

  • télévision

Y a que la vérité qui blesse

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : documentaire , justice , polémique , censure

DR

Pascal Bataille et Laurent Fontaine sont formidables. Ah vous ne l’attendiez pas, celle-ci, hein Laurent Fontaine ? Joint cette semaine en prévision de cet article, il déclarait à Libération : « Je sais déjà ce que vous allez écrire tous les deux, je peux même écrire le papier. » Faites donc, répondîmes-nous à l’alléchante proposition. Mais rien n’est venu. Alors nous voilà contraints de l’écrire nous-même, le papier.

Donc, Bataille et Fontaine sont formidables. Eux qu’on connut glabres et luisants quand ils tiraient le rideau de Y a que la vérité qui compte sur TF1 officient désormais poilus et presque haves sur Jimmy. Ils y présentent, chaque samedi à 18h30, C’est off, intrépide magazine destiné à « montrer ce que l’on nous cache ». Amusant. Mais là où l’accident de maxillaire guette, c’est que, dans le même temps, ils font des pieds et des mains pour interdire 20 Minutes de bonheur, un documentaire qui, précisément, montre ce que l’on nous cache : les cuisines de Y a que la vérité qui compte (voir extrait ci-dessous). Ils ne sont pas formidables, Bataille et Fontaine ?

Barbe et cuir
Dans la rubrique « Tabous », nous allons prendre le risque de dénoncer Bataille et Fontaine et leur pouvoir de nuisance. Les témoins préfèrent se taire ? Nous allons les faire parler. Alors là, vous vous dites, ça y est, ils ont craqué, à Libération. Eh bien, pas tout à fait. Il s’agit en réalité d’un léger détournement d’une phrase prononcée pour de vrai et sans ironie du tout par Bataille et Fontaine dans C’est off : mettez juste « les sectes » à la place de « Bataille et Fontaine », et vous avez la phrase originale.

Avec C’est off, la rigolade commence dès le générique, où on nous balance en rouge des « Interdits », « Affaires classées », « Secrets » qui sont « dévoilés par Pascal Bataille et Laurent Fontaine ». La marrade se poursuit en découvrant la nouvelle dégaine de notre célèbre paire : visages fermés, veste de cuir, barbe de six jours. Pour leurs lancements, nos mauvais garçons n’hésitent pas à parcourir des terrains vagues, des voies ferrées désolées pour sursignifier que ça ne rigole pas. Il faut bien ça pour introduire les sujets chauds bouillants de C’est off. Pensez donc : la biométrie, les trafics de points de permis, les sectes, la triche dans le tennis : rien que du neuf et du pas vu ailleurs. Vivement un sujet sur le douloureux problème de l’eau qui, selon les informations de Bataille et Fontaine, mouillerait (même si on essaie de vous cacher la vérité).

Veste de cuir, barbe de six jours - DR

Image et noises
C’est pour promouvoir ce grand œuvre que Bataille et Fontaine écument ces temps-ci tous les plateaux télé, de Denisot en Ruquier, équipés de leurs nouvelles panoplies en cuir et barbe. A chaque fois, nos preux dénicheurs de complots ne manquent pas de dauber sur ce fameux documentaire à eux consacré. La genèse : les réalisateurs Oren Nataf et Isabelle Friedmann ont tourné un film sur les coulisses de Y a que la vérité qui compte. Film que les Cahiers du cinéma devaient diffuser ce week-end au cours d’un festival. Sauf que Bataille et Fontaine leur cherchent des noises. Avant le tournage, les auteurs ont obtenu l’accord de Bataille, Fontaine et de l’équipe. Mais voilà, c’est ballot : une fois le film terminé, Bataille, Fontaine et consort le visionnent et ça commence à chouiner. Le docu se retrouve en justice, attaqué par Bataille, Fontaine et huit de leurs salariés ou ex-salariés pour atteinte au droit à l’image : ils n’ont pas signé d’autorisation écrite, comme c’est l’usage. D’eux-mêmes, les auteurs retirent le film du festival des Cahiers.

Après un premier passage cette semaine devant le tribunal, l’affaire devrait être conclue ce lundi après visionnage par le juge. Bataille et Fontaine réclament son interdiction, ainsi que la saisie de l’original et de toute copie. « C’est une censure détournée, explique Me Jean-François Manigne, avocat des Cahiers du cinéma. C’est la télé qui ne se remet pas en question et, sous couvert de droit à l’image, veut faire interdire un documentaire qui lui déplaît. » Bataille et Fontaine n’ont pas aimé se voir dans le miroir.

Courbe et homos
« Un film absolument abominable », pleurait Fontaine l’autre semaine sur Canal +. Abominable ? Vous allez rire :20 Minutes de bonheur, c’est vachement bien. Sans aucun commentaire, brut et 1h40 durant, ce sont les entrailles de la télé déposées sur la table. Pendant cinq mois, Oren Nataf et Isabelle Friedmann ont suivi, dans les locaux de Loribel, la boîte de prod de Bataille et Fontaine, la conception de Y a que la vérité qui compte : depuis la recherche des témoins qui veulent renouer avec un proche jusqu’à l’ouverture du rideau. « On a fait un documentaire dans un souci de décrypter une émission populaire », raconte à Libération Oren Nataf. Et aïe, ça fait mal. D’abord, il y a l’audience, qui hante et ronge Bataille et Fontaine. Ils inspectent la courbe Audimat, scrutent son moindre repli, s’interrogent, tel Fontaine : « Je voudrais savoir ce qui ne plaît pas à nos chères ménagères. » Chaque minute de l’émission est examinée à l’aune de la courbe. Quand une journaliste s’apprête à présenter un nouveau sujet, Fontaine grince : « Vas-y, fais-moi perdre 700 000 téléspectateurs en trente secondes. » En fins boutiquiers, Bataille et Fontaine traquent les thèmes coupables des décrochés de courbe. En première ligne, les témoignages d’homosexuels : « Sur un public de 3,2 millions de personnes, jauge Fontaine, il y en a 3 millions, 2,8 millions, pour qui c’est la hantise absolue que leur gamin de 21 ans annonce qu’il est pédé. A nous de faire avancer le schmilblick un petit peu à chaque fois intelligemment. »

Plateau de « Y a que la vérité qui compte » - DR

S’il est vrai que Bataille et Fontaine ont volontiers fait la part belle à l’homosexualité, en cuisine, le cynisme prend vite le dessus : « Moi, je passerais pas les homos un lundi de Pâques, assène Fontaine. Non, c’est pas un réflexe judéo-chrétien, c’est un réflexe de soirée familiale type dimanche soir. » Il déclame, docte : « Faut pas que, dans les trois premières minutes, notre public homophobe voit un mec trop clairement marqué gay. » Chic, gracieux, fin. Mais Fontaine refuse de s’y reconnaître : « Ce film n’est pas objectif, il ne reflète absolument pas notre travail, c’est un reflet de Bataille et Fontaine tel que ceux qui ne nous aiment pas souhaitent nous voir. »

Gentil, sauf que Nataf et Friedmann n’ont pas inventé les sentences qui ponctuent le film. Dont celle-ci, à inscrire au frontispice de TF1 aux côtés du cerveau disponible : « L’effort de comprendre, c’est un luxe que les gens n’ont pas envie de se payer. » Elle est l’œuvre de Serge Richez, rédacteur en chef de Y a que la vérité qui compte et grand penseur. A un témoin, Richez définit le concept de l’émission : « Avant, ça s’appelait la place du village, on venait sur la place et on parlait aux anciens. »

Smic et complot
Enfin, 20 Minutes de bonheur, c’est les joies de la vie de bureau. Le stagiaire content de ses « supers boss » qui le payent 30 % du Smic ou cet aréopage de jeunes et jolies journalistes qui endurent les engueulades d’après émission. « T’as pas compris qu’on faisait une émission de télé ? » aboie Fontaine, après un cas qui lui a déplu. Il explique que le témoin « a deux points absolument rédhibitoires pour faire cette émission. Le premier point, c’est que juste physiquement il y a un truc qui ne va pas […] et le deuxième point, qui me semble encore plus essentiel, c’est qu’elle ne porte pas son histoire, elle est en détresse. » Verdict, le soir de l’émission, un million de personnes file au moment même du sujet qui déplaisait tant à Fontaine. Et lui de pavoiser devant son équipe : « Vous avez vu les courbes ? J’aime bien que les chiffres me donnent raison, ça me donne une légitimité populaire. » Fin 2006, TF1 supprimait Y a que la vérité qui compte. Plus assez d’audience.



« 20 Minutes de bonheur » de Oren Nataf et Isabelle Friedmann (Extrait) - DR


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