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mercredi 9 avril 2008 07:54

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« Yakuza », parrain désemparé

Documentaire sur un caïd japonais et son élève mafieux.

par Bruno Icher

DR

Young Yakuza de Jean-Pierre Limosin, 1h35.
Sortie le mercredi 9 avril 2008

Drôle d’histoire. Jean-Pierre Limosin, cinéaste français qui filme le Japon comme peu d’Occidentaux savent le faire (Tokyo Eyes), rencontre Monsieur Kumagai, exerçant la moyennement respectable mais très impressionnante profession de yakuza. Les deux hommes se voient pour la première fois à Paris il y a deux ans et demi, à l’initiative de l’éminence de la mafia nipponne, de passage en France pour affaires. Il propose au cinéaste de réaliser un film sur son clan. « Nous avons passé beaucoup de temps ensemble à parler de cinéma, mais je n’étais pas intéressé au départ, dit Limosin. Trop d’inconnues : le Japon, l’univers des yakuzas, ma propre réticence à faire du sensationnel, l’incertitude pour évaluer le temps nécessaire au film… »

Monsieur Kumagai revient à la charge deux ou trois mois après leur rencontre, alors que Jean-Pierre Limosin se trouve à Tokyo pour donner des cours. « Je lui ai répondu, très poliment, que je ne ferais le film qu’à la faveur d’une situation particulière. Si, par exemple, un novice ne connaissant rien aux mœurs des yakuzas entrait dans le clan et que je pouvais suivre son initiation. Pour traduire mon propre cheminement de Candide. » Quelques mois plus tard, Kumagai rappelle Jean-Pierre Limosin. Naoki, 20 ans, allait faire son entrée dans le clan.

Le tournage du documentaire commence donc, mais sur un malentendu. « Je voyais cela comme un film sur l’apprentissage du mal, en suivant les premiers pas du jeune homme. Kumagai lui, voulait une sorte de carte de visite dans le cadre de sa progression politique dans la hiérarchie du syndicat. Il se mettait en scène. Par exemple, au début, quelque chose clochait dans sa voix. Elle était plus rauque. Il jouait à Marlon Brando dans “le Parrain”. Il a dû voir le film des dizaines de fois, comme les autres yakuzas d’ailleurs. Un soir, dans une réunion avec plusieurs clans, les portables n’arrêtaient pas de sonner et tout le monde avait mis le générique du Parrain comme sonnerie de téléphone. » Le film repose donc en partie sur ce jeu de cache-cache entre le cinéaste et le gangster, exercice délicat tant le personnage est charismatique. L’autre pilier du film est l’abrutissement subi par le jeune Naoki, assommé par les innombrables rites qu’il doit assimiler et répéter pour chaque situation. Comment il doit s’adresser au chef, répondre à ses questions, entrer dans son bureau, disposer son bol de thé sur la table basse… « Cette théâtralisation permanente des rapports entre les gens du clan, le tout dans un climat d’extrême tension, est une manière de casser les gens, de s’assurer leur obéissance absolue. C’est aussi pour cela que les yakuzas ont l’air un peu ringards dans le film, dépassés. En même temps, pour les membres de l’équipe de tournage, cela avait un côté comique. Lors d’une cérémonie, je me suis retrouvé à cours de pellicule. Pendant qu’un assistant est allé chercher un autre magasin, soit dix interminables minutes, tout le clan est resté pétrifié dans la même position. Et quand j’ai actionné le clap, ils ont poursuivi la scène. »

A plusieurs reprises, le yakuza montre une maîtrise absolue de sa propre image. Notamment quand il explique qu’il ne peut laisser filmer des actes illégaux, tout en se vantant de les commettre. Il se présente comme un objet de fascination, puissant et dangereux, mais se soustrait soigneusement à la représentation de ce pouvoir. « C’est l’art du détournement. Comme dans l’art dadaïste. Sauf que leurs activités relèvent, à tout point de vue, du détournement. Cela fait aussi partie de ce film. J’étais animé par une volonté de clarté tout en montrant l’opacité de ce monde. »

Pendant les seize mois du tournage, la situation a brutalement changé. Une lutte féroce s’est engagée avec d’autres familles, mettant en danger tout le clan Kumagai. Et un autre film a commencé. « Rien ne se passait comme Kumagai l’avait espéré. Il voulait montrer que le jeune homme insolent allait être dompté grâce à son charisme de chef et au poids de la tradition. Et puis tout est allé de travers. Son pouvoir s’étiolait, Naoki s’est enfui, le film est devenu le récit du vide. Je suis persuadé que Kumagai pensait, et d’autres avec lui, que ce tournage lui portait la poisse. Mais il avait donné sa parole, une parole d’or, de voyou, et il ne pouvait plus revenir dessus. Pour moi, la question était de savoir de quel côté était le réel. Et je crois qu’il est dans la lente métamorphose de cet homme. »


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