mercredi 10 février 2010 13:52
« Le cinéma de la fin du monde traduit le mal être de notre époque. »
Yannick Dahan est le co-réalisateur La Horde. On a papoté avec lui du retour en force des films post-apocalyptiques.
par Romain Gouloumes
tags : fin du monde , catastrophe
Yannick Dahan sur le tournage de La Horde, à Clichy-sous-Bois. - myspace.com/lahordelefilm
[NB : l’entretien qui suit a été réalisé en avril 2009 avec l’angle « les films d’apocalype font leur retour en salles »] Yannick Dahan, critique décapant de Mad Movies et d’Opération Frisson sur CinéCinéma réalise aujourd’hui son propre film avec Benjamin Rocher. Tourné avec un peu plus de 2 millions d’euros, La Horde est un« film d’action avec accessoirement des zombies » où des flics se voient contraints de s’associer aux malfrats qu’ils poursuivaient. Le but, sortir vivants d’un immeuble assiégé par des zombies en appétit. L’interlocuteur rêvé pour converser fin du monde et apocalypse. Comment expliques-tu le retour de l’apocalypse dans les films grand public ?
Soit l’apocalypse vient d’un acteur extérieur (les extraterrestres, une catastrophe climatique) soit elle est abordée de manière « enfantine » (Wall-E), pourquoi cette distanciation ?
Mais alors, que vient chercher le spectateur dans la mise en scène de sa fin et de celle du monde ?
Faut-il nécessairement des effets spéciaux dantesques et filmer la fin du monde pour en parler ?
Et votre Horde dans tout ça... Vous y mettez bien en scène la fin du monde, le réveil des morts ?
Dans La Horde, ce sont quand même des jeunes de banlieue qui se transforment en zombie...
Plus encore qu’une autre forme d’art, le film est le produit culturel d’une époque donnée, d’une société. Le film d’action des années 80, n’est ni celui des 90, ni celui de 2000. Pour les catastrophes, c’est pareil. En reprenant la thématique apocalyptique, le cinéma populaire devient témoin d’une époque difficile, d’un marasme symbolique. Forcément, c’est moins allégorique qu’auparavant, beaucoup plus littéral. Depuis le 11 septembre on est entré dans une ère post-2001. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le seul élément qui justifie des craintes. On est dans un système en bout de course, dans une crise qui va vivre de multiple soubresauts avant d’enterrer définitivement la planète. Il suffit d’ouvrir sa porte pour voir que c’est la merde. Alors oui, l’apocalypse dans les films, traduit vraisemblablement le mal être de notre époque. De ce point de vue, Les fils de l’homme avec Clive Owen se place d’emblée comme une référence. Une œuvre brutale absolument brillante sur la société dans laquelle on est. Le film te dit noir sur blanc « replaçons l’être humain au centre des enjeux parce que, quoi qu’il advienne, le monde est foutu. »
Que tu mettes des extraterrestres ou des catastrophes nucléaires, l’important n’est pas là, ça reste de la fiction. Le sujet est toujours le même, la fin du monde. Dans Wall-E par exemple, c’est on ne peut plus littéral : la terre est une poubelle. On est juste en train d’expliquer au spectateur que sa planète devient une poubelle, que c’est vers quoi on se dirige. Certains vont utiliser des effets spéciaux, d’autres vont le montrer de manière réaliste et brutale. Mais quel que soit le biais choisi, tous racontent la même chose. Aujourd’hui, il faut une sacrée force de caractère pour pouvoir tourner une comédie, un film pour enfant ou un film grand public sans qu’il ne soit soit doux amer. A moins d’être inconscient, de vivre dans des palaces à l’écart du monde, ou bien en ayant la conviction que l’être humain va s’en sortir. Mais en même temps, c’est ce que le spectateur recherche aussi. Quelque chose de positif, de l’espoir. A cet égard, le film à thématique apocalyptique raconte avant tout l’histoire d’une épopée humaine. Raconter comment des êtres humains radicalement différents se fédèrent face à l’adversité. La catastrophe n’est qu’un biais utilisé pour montrer que l’être humain n’est jamais aussi fort que quand il s’unit aux autres.
Il faut croire que le spectateur aimes bien se confronter à ses peurs. Surtout si elle le replace au centre des enjeux, aux côtés des autres. La crise la plus illustrée est celle de l’homme. Individualiste, aliéné, seul. Le confronter à l’apocalypse, c’est dire aux gens : attention, on s’oublie, en temps que groupe, en temps qu’humanité. Il doit y avoir un peu de spiritualité derrière tout ça, qu’on retrouve toujours dans ce genre de film. Que veulent les gens, au final ? Ils n’ont pas envie de penser à leur gueule, ils veulent aimer les autres et qu’on les aime. Et cette réintégration au sein d’un groupe, cette proximité sociale, elles transpirent dans les scènes des films apocalyptiques.
No country for old men et Burn after reading, les deux derniers films des frères Coen sont deux morceaux d’apocalypse à part. A la fois l’apocalypse identitaire et l’apocalypse sociale. Burn after reading filme ni plus ni moins des« teubés » haut placés en train de se tirer dans les couilles pour rien. Le film commence avec un plan sur la planète, et finit dessus pour montrer à quel point ils sont insignifiants. A quel point leur cirque l’est. Tout part en vrille, les gens meurent pour rien. C’est un gros doigt d’honneur à la société qu’ils nous adressent ainsi qu’à la société. Comme dans toute réalisation Coen qui se respecte, chaque personne est symbolique d’une partie de l’humanité. Dans ce film, ils s’essaient notamment à la satyre des relations géopolitiques (notamment entre les Etats Unis et la Russie). Rares sont ceux à l’avoir compris. Quant à No country for old men : c’est le plus grand film depuis dix ans. D’autres, comme Apocalypto me fascinent. Il met en perspective notre époque et la façon dont une civilisation s’auto-dévore et s’annihile. Mel Gibson t’explique que c’est l’histoire de l’humanité qu’une civilisation suive l’autre, qu’un monde s’éteigne parce qu’il s’est « auto fucké » la gueule.
La Horde n’a que les prétentions d’une petite série B fun. La fin du monde y est utilisée comme base, en hommage à Romero. Le point de départ : c’est la fin du monde point barre, sans explication. Le fait que les flics se retrouvent attaqués par des zombies de banlieue, on laisse le spectateur libre d’interpréter. Pour ce qui est des messages, Benjamin (Rocher, co-réalisateur et co-scénariste) et moi n’étions pas totalement dupes non plus pendant le tournage. On s’était donné pour règle de ne faire que du politiquement incorrect : parce que personne ne le fait sous peine d’être taxé de racisme, on a introduit des gangsters black par exemple. Je ne voulais pas véhiculer de message particulier, mais les codes du genre « zombie » sont, dans leur essence, très symboliques. Le film de zombie, c’est l’apocalypse comme point de départ. Rien que le concept de film de zombie est lui-même symbolique. Je ne voulais pas surcharger notre films de sous-textes lourdingues. C’est quand même la fin du monde, les morts reviennent pour bouffer les vivants ! Si avec ça ton film ne dégage pas un minimum de symboles, il y a forcément un problème quelque part. A l’instar de ceux de Romero, tous les films de zombie sont les produits d’une époque. Tu ne peux pas faire un film apocalyptique digne de ce nom si tu n’es pas dans une époque propice à imaginer l’apocalypse.
A un moment où ces jeunes, blacks-blancs-beurs, grimés en zomblards de banlieue avaient les doigts sur la grille, on a réalise : « on dirait des réfugiés ». Comme le film fait principalement appel à des figurants de banlieue, notre apocalypse peut passer pour le réveil du tiers état, du tiers monde, des déshérités. Mais le parallèle ne s’est pas fait volontairement, ils s’est imposé de lui même. Tous les films de zombies connaissent ça. Avant tout, on souhaite que le spectateur sorte avec la banane. Avec Benjamin Rocher l’idée était de faire un film fun pour toucher d’autres personnes que le geek hardcore fan de film d’horreurs. La Horde n’est pas fait pour traumatiser les gens, les faire souffrir ou pour jeter des giclées d’hémoglobines plein les yeux. C’est un film d’action, avec accessoirement des zombies. A vrai dire, la vision symbolique de notre film tient plus au genre qu’aux petits indices qu’on a laissés volontairement (notamment des dialogues). Toute la dimension apocalyptique de notre film sera à priori dans les symboles qu’il va véhiculer, moins dans l’histoire elle-même. Mais il ne me revient pas d’analyser La Horde, c’est aux spectateurs de le faire.
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