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Chantal Brunel

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samedi 16 mai 2009 17:31

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L’Eurovision nous casse les urnes  

Du tarte concours de la chanson, ce samedi à 20h35 sur France 3, aux prochaines élections européennes, il y avait un pont musical à lancer. C’est fait.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : politique , musique , Europe

La chanteuse ukrainienne et ses gladiateurs. Photo : Indrek Galetin.

« Ma famille avant l’Eurovision. » Dans tes rêves  ! « Mon emploi avant l’Eurovision. » Mes fesses  ! « Ma sécurité avant l’Eurovision. » Pouit  ! Décidément, ces gens du Front national ne sont pas fréquentables, qui affichent pour leur campagne électorale une hostilité de bien mauvais aloi à l’endroit de l’Eurovision. Oui, oui, on sait bien que les slogans de ces malotrus évoquent l’Europe et pas l’Eurovision, mais de l’une à l’autre, c’est la même (osera-t-on  ? Evidemment que oui  !) chanson de l’union des peuples du Vieux Continent. Il suffit de consulter les (véritables quoique eurovisionnées) déclarations programmatiques des différents partis pour s’en convaincre  : c’est bien d’Eurovision qu’on parle. Pourquoi pensez-vous donc que Nicolas Sarkozy refuse l’intégration de la Turquie dans l’Europe  ? Parce qu’il n’aime pas les Turcs  ? Non, bien sûr  : c’est qu’il redoute de voir la jeune Hadise remporter la mise samedi soir à l’Eurovision, que France 3 retransmet à partir de 20 h 35. Franchement, il était temps qu’on fasse votre éducation politique en même temps que musicale. C’est parti, envoyez le Te Deum…

« Le premier défi à relever pour l’Eurovision, c’est celui de l’abstention », François Fillon.
Oui, c’est inquiétant. Au fil des scrutins, pardon, des années, l’audience de l’Eurovision s’effiloche  : 5,2 millions de téléspectateurs en 2006, 3,5 millions en 2007 et plus que 3,1 millions l’an dernier. Une attitude quasi populiste que de négliger ainsi l’Eurovision  : oui, tous ces chanto­crates de Bruxelles qui ne bossent qu’un soir par an tout en dilapidant nos impôts… Faux et refaux : pendant que vous vous gobergiez à on ne sait quoi cette semaine, du style défiler contre les suppressions d’emplois, ça marnait sévère à l’Eurovision. Les 20 participants ont dû aller chercher leur qualif avec les dents au cours de deux demi-finales qui ont laissé 17 nations sur le carreau. Seuls 5 pays se sont roulé les pouces  : l’hôte russe (qualifié pour cause de victoire en 2008) et les quatre plus gros pigeons de l’Eurovision qui compensent la faiblesse de leurs candidats par un gros chèque en forme d’un aller direct pour la finale. Soit l’Espagne, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

« Il faut prouver à tous les Européens que l’Eurovision n’écrase pas leur identité, au contraire qu’elle la garantit », Modem.
Ouais, c’est bien joli mais l’Eurovision a cédé et autorise les candidats à chanter dans la langue de leur choix. Et très étrangement, ce n’est pas le moldovalaque qu’ils privilégient mais l’anglais. Qui, invariablement, sert à raconter la même bouillie de chat en chaleur, genre, ce soir, « this is our night », voire « fly to the top baby » et même oui, « we can do it, just wait and see ».

« Nous voulons que l’Eurovision joue un rôle actif dans la résolution du conflit au Proche-Orient », PS.
Les doigts dans le nez  ! Dans les nez, plus exactement, de Noa et Mira Awad, candidates représentant, certes, Israël, mais aussi la Palestine, et chantant en hébreu et en arabe (oui bon, aussi en anglais)  : « Et quand je pleure, je pleure pour nous deux. » On ne veut pas trop s’avancer, mais il y aurait un message subliminal derrière tout ça qu’on ne serait qu’à moitié étonnés.

« La construction de l’Eurovision est l’entreprise historique la plus pacifique de tous les temps », Modem.
D’accord, mais ce serait bien que les Allemands y mettent un peu du leur, aussi. Car le titre Miss Kiss Kiss Bang interprété par le duo germano-américain (ah bon, c’est autorisé  ?) Alex et Oscar, genre de Dany Brillant techno et agression caractérisée contre le bon goût de nos oreilles, pourrait bien détériorer singulièrement les roucoulades entre Sarkozy et Merkel.

« L’Eurovision doit conduire un dialogue structuré avec la Russie », PS.
Parce qu’à force, ça suffit  : en dix ans, la moitié des gagnants est issue de l’ancien bloc soviétique. Et dix ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à la France pour s’apercevoir de la manip postcommuniste. D’où le choix de Patricia Kaas, considérée comme la botte ultime pour laver l’affront subi chaque année depuis 1977 que Marie Myriam remporta le concours. La stratégie est simple  : on va leur faire à la russe, avec une chanteuse française populaire dans ces lointaines contrées. Pas con, hein  ? Ben si, un peu quand même, puisque la Norvège a une botte superultime en la gracile personne d’Alexander Rybak  : il est né en Biélorussie. Salauds de Norvégiens. L’an prochain, en Norvège (car Alexander va l’emporter), on leur envoie Ivan Rebroff.

« Il y a des pays comme la Turquie qui […] n’ont pas vocation à devenir membre de l’Eurovision », Nicolas Sarkozy.
Absolument, Président, c’est bien vrai, d’autant que la jeune Hadise et son Düm tek tek (traduit approximativement sur le site de l’Eurovision en « boum boum boum »)  : si on la laisse entrer, elle va nous dégommer la Kaas comme qui ­rigole avec sa choré tout en fesses.

« Une Eurovision sans OGM ni dans les champs, ni dans les assiettes », les Verts.
Ni dans les oreilles, sommes-nous tentés d’ajouter après avoir écouté la candidate suédoise. Malenna Emman est en effet prompte à faire voler en éclats la directive Reach qui régule le transport des produits chimiques en Europe  : du chant lyrique qui fait « Hou-hou-hou-hou…Ha-ha-haaa » mâtiné de dance boum-boum et d’un refrain en français, paraît-il. Paraît-il, parce que, à écouter le fameux refrain « Heu… Haimmm… Mouuur…Taaann… Wouâââ », on avait reconnu la boîte, mais pas le couscous. Ce qui, une fois consulté les paroles, donne en réalité  : « Je t’aime, amour, quand j’entends la voix… »

« L’Eurovision a besoin du traité de Lisbonne », Nicolas Sarkozy.
Oui, car un pouvoir fort doit régler, avant qu’il bascule dans l’horreur, le conflit entre l’Estonie et la Slovénie. La première chante Urban Symphony, la seconde Love Symphony. Sinon, zou, au tribunal de La Haye.

« L’Eurovision doit défendre les paysans et les pêcheurs », NPA.
Ça, c’est fait avec la Moldavie dont la représentante Nelly Ciobanu (dis donc, Nelly, tu veux qu’on t’apprenne à changer de prénom) dégaine un costume tradi, ressemblant curieusement à celui de Wonder Woman mais de la région de Kantemirsky. Ce qui change un peu la donne.

« L’Eurovision doit se doter d’une centrale européenne d’achat de gaz », Nicolas Sarkozy.
L’usine à gaz, c’est bon, on la tient aussi : l’Ukraine. Sur scène, trois roues à hamster géantes dans lesquelles évoluent une Beyoncé de Kiev et ses deux danseurs torse nu mais coiffés de casques romains. Ajoutez à cela le sous-titre de la chanson, Anticrisis Girl, et les paroles « Gonna make me crazy BOM / We’re gonna do the BOM BOM », et vous aurez une idée de l’ambition ukrainienne cette année : high, super high.

« L’Eurovision, c’est la possibilité de pousser un cri de colère », Lutte ouvrière.
Et quelle rage : « If you really love / The love you say you love / Then surely that love would love to love you back », hurle le Lituanien Sasha Son à la face du monde. Sasha, mélange pas très heureux entre Freddy Mercury et Christophe Maé, fait dans le Justin Timberlake des Carpates. Comment ça, la Lituanie, c’est pas dans les Carpates ? Boh, vous savez, nous, à Libération, tout ce qui se situe à l’est de la rue Oberkampf, c’est les Carpates.


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