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Téléphones portables : la création se mobilise

vendredi 13 octobre 2006

  • téléphone

« la taille de l’écran et l’interaction avec le monde extérieur »

Où en est la création pour téléphones portables ? Témoignages des créateurs Jean-Charles Fitoussi, Alain Fleischer et Catherine Ramus.

par Marie Lechner

tag : vidéo

Original et remake contemporain d’un micro-films d’Edison, inventeur du kinestoscope - DR

Un grand nombre de films présentés au Pocket festival du 6 au 8 octobre sont sans grand rapport avec l’outil lui-même. Le choix du Forum des images de les projeter sur grand écran les inscrit d’emblée dans un contexte qui est celui de la salle de cinéma. On peut s’interroger sur la pertinence de ce choix. Le téléphone mobile est à la fois objet de communication, de captation et de diffusion, dont le potentiel (nouveaux modes de narration, interactivité, direct) est à peine effleuré.

Les films réalisés avec téléphone mobile partagent quelques traits, l’importance de la postproduction du fait de la faible qualité de l’image, une tendance à filmer en gros plans, à recourir au splitscreen, une touche documentaire et un regard autocentré. « Il y une doxa autour du téléphone portable qui est de mettre en avant la grande liberté qu’il donne. Mais liberté et créativité ne vont pas forcément de pair », notait le sémiologue Roger Odin, spécialiste du cinéma privé qui estime que le téléphone apporte au contraire des « contraintes productives ». Dimanche dernier, il a animé une table ronde sur la spécificité de la création avec téléphone portable en compagnie des réalisateurs Jean-Charles Fitoussi et Alain Fleischer et de la net-artiste Catherine Ramus qui ont chacun une approche très différente de l’outil.

Jean-Charles Fitoussi, réalisateur du long-métrage Bienvenue dans l’éternité

« Chaque outil à ses propres contraintes, en ce qui concerne le téléphone, ce sont d’abord les contraintes d’images et de sons. Je suis parti à chaque fois de ces contraintes et j’ai posé des règles. Je ne pouvais enregistrer les voix, donc le film est sans voix, j’ai dû chercher un autre moyen de restituer les dialogues, les textes.

Quand je filme, je souhaite que les spectateurs se disent que ces choses ont été et qu’elles ne sont plus. Les images dégradées obtenues avec le téléphone portable donnent ce sentiment de la disparition. C’était le thème du film que j’ai présenté l’an passé Nocturnes pour le roi de Rome (lire notre article). Cette année, j’ai voulu prendre un peu le contre-pied, donner à ces images fantômatiques quelque chose de plus vif, de plus allègre, j’ai plutôt essayé de filmer des anges...

J’utilise le téléphone sans équipe, je filme de manière épisodique, sans arrière-pensée, ce sont des images documentaires que je réintègre dans une fiction, pour leur donner un autre sens, de simples baigneuses deviennent des anges. Il y a plein de films tournés sur portable qui sont liés à soi. On est dans une démesure des egos, des petitesses, mais c’est lorsqu’on arrête un peu de se regarder qu’on commence à faire du cinéma.

Tous les films que j’ai filmé avec un portable, je les conçois pour un grand écran, pour un écrin noir, j’ai constaté qu’on gagnait en agrandissant les défauts de cet appareil, c’est une manière d’affirmer clairement ce choix esthétique. Mes films nécessitent un silence, un recueillement, s’il est perturbé, le film peut s’évanouir. »

Alain Fleischer, réalisateur du long-métrage Chinese Tracks

« Ce qui m’a intéressé, c’est que c’est d’abord un téléphone, un objet de transmission de la parole, et un objet de poche. Ca ne se tient pas comme une caméra (il n’y a pas de viseur, pas de poignée), on n’y colle pas son oeil mais son oreille. Ca fonctionne comme un leurre, c’est une caméra déguisée, une caméra espion. J’ai décidé que j’allais tenir ce téléphone comme un téléphone, c’est-à-dire contre l’oreille, l’objectif est tourné vers un hors-champ, je ne vois pas ce que je filme, c’est mon oreille qui cadre. L’une des particularités du téléphone portable, c’est que ça nous permet d’être piloté par quelqu’un qui va par exemple nous aider à trouver notre chemin en direct dans une ville. Dans Chinese Tracks, c’est quelqu’un qui est perdu dans un quartier chinois, indéchiffrable pour lui. C’est le narrateur, filmeur, téléphoneur qui communique son trajet à quelqu’un.

L’usage du téléphone portable comme caméra me fait penser à la mode du polaroïd, une image instantanée, mais surtout une esthétique particulière, avec des couleurs pictorialistes, pas très nettes. »

Catherine Ramus, net-artiste, présentait l’installation Edison Mobile Remake

« Mon téléphone a une super caméra, mais ce n’est pas la caméra qui m’intéresse aussi performante soit-elle. Ce qui m’intéresse, c’est la taille de l’écran et l’interaction avec le monde extérieur. Pour accéder à Edison Mobile Remake, il faut se munir d’un téléphone 3G sur lequel on aura téléchargé au préalable une application qui permet de lire un code en 2D. En visant ce code graphique, agencement de pixels noirs et blancs imprimés sur des stickers, on déclenche le téléchargement du contenu numérique associé sur son téléphone. Il peut s’agir d’une image, d’une vidéo, d’une musique. Ici, ce sont des micro-films d’Edison, inventeur du kinestoscope, première machine à produire des films par succession rapide de vues individuelles. Des petites vignettes datant de la fin du 19e siècle et mettant en scène une danseuse vaporeuse, un moustachu qui éternue, un match de boxe, un couple qui s’embrasse, ou encore un athlète muni d’un bâton qui s’échauffe. A chaque extrait est associé un remake contemporain tourné avec une caméra de téléphone portable, manière de se réapproprier le film.

Les films d’Edison s’adaptent parfaitement à la diffusion sur téléphone portable, ils semblent avoir été créés pour ce format, ils sont muets, simples, ils tiennent dans la main. La projection sur l’écran d’un mobile permet de se sentir très proche de ces images d’un temps lointain. L’idée du remake, c’est de vouloir recommencer les expérimentations de l’inventeur du kinétoscope avec un objet très performant, réinventer ces petits films aujourd’hui.

Les codes 2D quant à eux introduisent une relation différente avec le monde extérieur. Ils prolifèrent au Japon, où il y en a sur tous les objets.

Pour notre autre projet, Theorie m, nous avons porté ces codes 2D dans la ville, en les peignant sur les trottoirs à différents endroits de Paris. Chaque code correspond à un film, il y en a quinze en tout. Les vidéos sont toutes des réappropriations du film Metropolis qui est désormais libre de droits et qu’on peut réutiliser, modifier librement. Leurs emplacements forment un M sur la carte google de Paris. Ces graphs ont tous une extension numérique, ça peut être une vidéo, un discours qu’on peut poser sur la ville, une surcouche numérique. C’est comme une « extériorisation » d’internet dans le monde réel, comme si on sortait le net de l’écran pour le mettre sur les murs. Chacun peut poser ses affichettes avec leurs contenus associés. Le spectateur ne reçoit plus passivement l’image comme dans une salle de cinéma, il devient interactif, il convoque l’image. »



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