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jeudi 1er mars 2012 10:31

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Le « crowdfunding », foule aux œufs d’or

par Marie Lechner

tags : documentaire , crowdfunding

« Me @ the zoo », portrait de Chris Crocker, star du Net malgré lui

Le crowdfunding, financement participatif en langue de Molière, est-il en passe de devenir un nouveau modèle économique pour le cinéma indépendant ? Leader aux Etats-Unis, la plateforme Kickstarter s’est fait remarquer au festival de Sundance fin janvier, en alignant dix-sept films réalisés grâce aux dons des internautes, soit 10% de la sélection. Et ce d’autant plus que la chaîne de télé américaine HBO a mis une option sur deux d’entre eux.

Le premier est Me @ the zoo, portrait de Chris Crocker, star du Net malgré lui avec la vidéo devenue culte Leave Britney Alone, où le jeune homme en larmes implorait qu’on laisse la pop-star tranquille. Le documentaire constitué en grande partie de vidéos YouTube est emblématique de la manière dont la culture internet s’insinue dans le cinéma indépendant, tant au niveau de l’esthétique que du financement.

Le second film repéré par HBO est encore un documentaire, Indie Game : The Movie, sur les créateurs de jeux vidéo indépendants, qui a décroché le prix du meilleur montage dans la catégorie World Cinema Documentary. Il pourrait devenir le point de départ d’une fiction sous la houlette du producteur aux multiples oscars Scott Rudin (The Social Network, There Will Be Blood et plusieurs Wes Anderson).

Kickstarter a été lancée en 2009, sur une idée de Perry Chen — alors propriétaire d’une galerie à Williamsburg, quartier branché de Brooklyn — et du critique musical Yancey Strickler, qui souhaitaient créer un endroit pour permettre aux créatifs de constituer un pécule, afin de faire décoller leur projet, en les connectant directement à des donateurs individuels.

 

 

Il suffit de présenter son idée, d’abord à Kickstarter qui doit donner son feu vert, puis de réaliser une vidéo de présentation pour convaincre le quidam de mettre la main à la poche. La levée de fonds n’est effective que si l’objectif fixé est atteint dans le temps imparti, soit dans 44% des cas. A ce stade, Kickstarter empoche 5%, et 3% à 5% vont à Amazon pour ses services bancaires.

Les internautes peuvent faire des dons, de un dollar à plusieurs milliers de dollars. En échange, aussi surprenant que cela puisse paraître, ils ne toucheront rien ou presque, les contreparties étant surtout symboliques : version numérique d’un film, tee-shirts, nom au générique, DVD, bonus… On peut se demander ce qui motive ce geste désintéressé en temps de crise ? Car ce généreux patronage, basé sur la confiance, n’offre aucune garantie que le projet une fois financé voit jamais le jour, Kickstarter rejetant toute responsabilité. Inutile même d’espérer un quelconque gain si le film ou le gadget ainsi soutenu à bout de petits bras contributifs devient par chance un hit.

Ce qui n’a pas empêché la plateforme de lever 100 millions de dollars (75 millions d’euros) l’an dernier. Les films et vidéos représentent la part la plus importante (32 millions de dollars et plus de 308 000 généreux donateurs), talonnées par la musique (19 millions) et le design en plein boom. Depuis que le site existe, 450 000 personnes ont contribué au financement de 4 500 films, également répartis entre fictions et documentaires.

 

 

James Swirsky et Lisanne Pajot ont lancé leur campagne en mai 2010 avec une vidéo mettant en scène les créateurs du jeu Super Meat Boy, qui allaient devenir les personnages principaux de Indie Game : The Movie, également sélectionné à South By Southwest, l’autre grand rendez-vous indé en mars. « Cette campagne a changé nos vies, expliquent les réalisateurs issus de la vidéo et de la pub. Nos téléphones sonnaient en permanence avec une promesse de don, un tweet, un mail. Les gens se passaient le clip. Nos vidéos affichaient beaucoup de vues. C’était vraiment incroyable. » En l’espace de quarante-huit heures, les dons atteignent leur modeste objectif de départ de 15 000 dollars, tout juste de quoi payer leurs voyages. La campagne leur rapportera au final 23 000 dollars. Pour les deux auteurs, dont c’est le premier long métrage, c’est surtout un moyen de créer une communauté autour du film. « Avant même sa sortie, nous avions 4 000 personnes qui s’étaient investies, financièrement, personnellement et émotionnellement dans le projet. Elles sont devenues nos meilleurs avocats et porte-parole pour le film. Ça a augmenté notre confiance et nos ambitions. » Mais aussi la quantité de travail.

En plus du documentaire qu’ils ont fait totalement eux-mêmes, ils ont dû assurer la promotion. « Si vous n’y êtes pas préparé, cet engagement très en amont du public peut être à double tranchant. Pour que la campagne de crowdfunding soit efficace, il faut y travailler d’arrache-pied. Vous ne pouvez pas juste prendre l’argent, partir faire votre film et puis revenir douze ou dix-huit mois plus tard. Il faut garder la ligne ouverte, être prêt à écrire des posts sur la route, répondre personnellement aux tweets et aux mails. » Et composer avec l’impatience de certains des supporteurs pressés de voir le film achevé.

Ils sont néanmoins convaincus que ça en vaut la peine. D’ailleurs, lorsqu’ils ont demandé un second coup de pouce des internautes pour la postproduction, soit 35 000 dollars, il leur a suffi de vingt-cinq heures pour atteindre l’objectif, ratissant finalement plus de 70 000 dollars. Entre les deux campagnes, une année s’est écoulée pendant laquelle Kickstarter a explosé. « Ça évolue très vite », constatent les réalisateurs, persuadés que si le site réussissait à attirer une personnalité en vue pour réaliser son projet via crowdfunding, ce serait un vrai tournant.

 

 

Et le moment semble venu. Deux projets ont récemment dépassé le million de dollars de dons, dont celui de Tim Schafer, star du jeu vidéo pour financer son jeu d’aventure point & click, récoltant plus de 1,7 million de dollars (lire l’article).

Dans la plupart des cas, le crowdfunding n’est cependant pas la source de financement exclusive, comme l’explique Alison Klayman, auteure de Never Sorry, un documentaire sur l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, présenté à Sundance et à la Berlinale. « Nous savions que Ai Weiwei avait de nombreux fans en ligne et nous avons pensé qu’ils aimeraient nous aider à boucler le budget » d’un film qui bénéficiait par ailleurs de diverses subventions d’institutions artistiques, cinématographiques et tournées vers l’Asie. Le hasard du calendrier veut que la campagne démarre quelques jours avant que Ai Weiwei ne soit emprisonné, le propulsant en une des médias. « Je pensais que Kickstarter serait un moyen de toucher surtout mes amis et ma famille, mais, au final, les gens que je connaissais ne représentait qu’une petite minorité des 793 bailleurs », constate Alison Klayman. L’une de ses préoccupations, maintenant que le film va être très largement diffusé en salles, est de « réfléchir à un moyen de garder les donateurs dans la boucle ».

 

Les Vegas Meditation, documentaire de Florent Tillon

 

En France aussi, le modèle commence à avoir ses adeptes, mais les projets et les bailleurs potentiels sont éparpillés sur de multiples plateformes proposant peu ou prou le même service. Les sites français sont souvent moins spécialisés (Ulule, Babeldoor…), les projets artistiques côtoient les humanitaires qui voisinent avec les blogs de voyage, la cause animale ou les entreprises solidaires. Du coup, le choix de la plateforme s’opère un peu au hasard admet le documentariste Florent Tillon, qui a opté pour Babeldoor et Touscoprod.

Ce dernier service est d’ailleurs légèrement différent, l’argent donné est considéré comme une souscription, avec possibilité d’un retour sur investissement, et le film intègre leur catalogue VoD. « Kickstarter est réservé à ceux qui disposent d’un compte aux Etats-Unis, or les sites français marchent beaucoup moins bien. C’est cruel à dire, mais je rêve d’un Kickstarter France, une franchise qui permettrait de toucher la communauté internationale. Pour l’instant, on est un peu isolé », explique Florent Tillon. Auteur d’un documentaire Detroit, ville sauvage, qui jouit d’un joli succès dans les festivals, il tente de financer via le crowdfunding son nouveau film Las Vegas Meditation, sur la ville menacée par les crises des subprimes et celle du climat. Pour l’instant, il a atteint la moitié de la somme fixée. Le réalisateur reste néanmoins circonspect sur une greffe française. « Le don aux artistes est une vieille coutume aux Etats-Unis. En France, on donne parce qu’on connaît la personne », tempère-t-il, même s’il y a parfois des curieux, comme ce Québécois qui lui offre 1 000 euros pour figurer au générique en gros, « un rêve d’ancien étudiant de cinéma ».

 

Nevers, road-movie d’Emilie Lamoine

 

Même constat pour Emilie Lamoine, qui a réalisé son film Nevers, un road-movie à pied dans la campagne française, grâce au crowdfunding. Après trois refus de l’avance sur recettes du CNC et face à l’impossibilité de financer son film via les régions sans cette avance, elle s’inscrit à Kisskissbankbank et récolte près de 7 500 euros.

Pour l’instant le crowdfunding est un pis-aller, admet Florent Tillon. « Aujourd’hui, le mode de financement institutionnel s’adresse à 99% aux projets qui ont déjà un diffuseur. Or, les projets que la nouvelle génération développe en termes de documentaires sont boudés par quasiment toutes les chaînes de télé. Seules des miettes sont consacrées aux projets dits "d’innovation". Résultat, c’est la tombola : un dossier sur cinquante est retenu… »

Le système a permis de répondre à une urgence, mais Emilie Lamoine ne croit pas qu’il soit possible de financer ainsi plusieurs projets et solliciter à chaque fois ses proches. « Le crowdfunding ne constitue pas encore en France un réel mode de production, puisque les sommes que l’on peut obtenir ne permettent pas de rémunérer une équipe », dit la réalisatrice, de nouveau en quête d’argent pour la postproduction. S’il permet de court-circuiter les institutions, Florent Tillon met toutefois un bémol sur ce mode de financement par les foules : « Le désavantage, c’est celui du spectacle. Celui qui fait le projet le plus tapageur aura le plus de chance de se faire remarquer. »

 

Paru dans Libération du 29 février 2012


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