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mercredi 17 mars 2010 20:27

  • télévision

«Le soumis est un bon voisin»

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : interview

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Avec « le Jeu de la mort », la télé explore ses limites

Des candidats prêts à en torturer d’autres pour complaire à la caméra : le documentaire de Christophe Nick diffusé ce soir sur France 2 instruit le procès d’une télé-réalité imposant sa toute-puissance jusqu’à l’extrême.

Haro facile sur les bourreaux

Les cobayes du film croyaient qu’ils infligeaient des décharges électriques réelles. Mais les grosses ficelles de Nick affaiblissent sa démonstration.

Après, un débat houleux avec Hondelatte

Un participant au l’émission diffusée ce soir après le documentaire raconte l’autoritarisme de son animateur.

Laurent Bègue est professeur de psychologie sociale à l’Université de Grenoble où il dirige le laboratoire universitaire de psychologie. Huit mois après le tournage du faux jeu, il est intervenu auprès des participants, pour analyser leur profil.

Transposer l’expérience de Milgram à la télé, est-ce scientifiquement valable?
Ce qui définit la science, ce n’est pas tant l’habillage que les méthodes. On aurait pu transposer l’expérience de Milgram n’importe où. Mais que ce soit fait à la télévision, et payé par la télévision, impose des contraintes. Le temps de la recherche n’est pas celui, beaucoup plus rapide, de la télévision.

Est-ce que le résultat de plus de 80% d’obéissants vous étonne?
Pas spécialement. Il est en soit extraordinaire, comme l’était celui de Milgram, mais quoique choquant, il n’est pas nouveau. D’autres transpositions de Milgram ont déjà eu des taux analogues, il y a même une qui est montée jusqu’à 90%! Là, on a une influence multidirectionnelle: celle de l’animatrice, celle du public, du panoptique télévisuel… On ne peut pas dire qu’on a fait plus que Migram puisque les conditions sont totalement différentes. Ca n’enlève pas son intérêt à l’étude. Mais dire que les résultats à la télévision sont plus élevés que dans l’expérience de référence, revêt, selon moi, un caractère promotionnel.

Pourquoi?
Ce que j’apprends à mes étudiants de première année, c’est que la manipulation ne doit pas être détectée. On doit s’assurer que le participant ne s’est douté de rien en faisant un «débriefing naïf». C’est-à-dire que nous laissons le sujet s’exprimer sur ce qu’il vient de vivre et, une fois qu’on s’est assuré qu’il n’a rien détecté, on lui dévoile la recherche et son objet. Pour l’expérience à la télévision, le débriefing naïf a été négligé, peut-être parce qu’on s’est également affranchi d’une commission d’éthique. Les participants ont été immédiatement rassurés, cocoonés. C’est une façon de les rassurer et de se rassurer aussi.

Est-ce prudent quand on voit la réaction de certains cobayes qui finissent en pleurs?
Cet objet scientifique non identifié mérite qu’on se pose des questions. Encore une fois, dans certaines recherches, en cas d’impact émotionnel possible, nous passons par la commission d’éthique, même si elle n’est pas obligatoire. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, il est désormais interdit de reproduire l’expérience de Milgram, parce qu’on estime qu’on en a fait le tour et pour des questions d’éthique aussi. Mais généralement, les gens ne regrettent pas d’y avoir participé. Là, dans les personnes que j’ai interrogées, il y en avait 5 à 10% qui regrettaient. C’est toujours une question de bénéfice scientifique d’un côté, et de coût humain de l’autre. Là, le but visé est un but moral -celui de faire réfléchir sur la télévision- qui a dépassé celui de l’intégrité de la personne.

Qui sont les participants qui sont allés jusqu’au bout?
J’ai fait appel à des outils standards utilisés dans le monde entier, notamment le Big Five qui mesure les cinq dimensions de la personnalité: amabilité, stabilité, etc. Les grandes tendances, ce sont que les personnes qui ont une variable élevée d’amabilité, qui sont serviables, ont le plus de difficultés à s’extraire de la soumission. De même pour les personnes fiables, sérieuses, ponctuelles, consciencieuses. Le soumis est en fait quelqu’un on aimerait avoir comme voisin!

Et ceux qui ont désobéi?
Dans les rebelles, nous avons des femmes et des femmes de gauche: être à gauche, c’est lié à la rebellion. Ou avoir participé à des grèves, des manifestations,. Les rebelles dans la vie le sont plus dans l’expérience.

Partagez-vous la conclusion de Jean-Léon Beauvois qui, à la fin du documentaire, évoque le «totalitarisme» de la télévision?
C’est une observation philosophique, mais l’expérience ne le prouve pas. Ce qu’elle prouve, c’est que la structure d’obéissance fonctionne aussi à la télévision.

Peut-on parler de «Kohlantisation de la société» comme le fait Nick?
C’est de la panique morale. On va se saisir de cette question-là pour faire une polémique sur la télé-réalité, mais c’est une cible facile. Dire que la montée en puissance des comportements violents à la télévision se diffuse dans la société, dans le temps, ce n’est pas démontré. Je crois que la société n’a jamais été aussi pacifique.

La télé est-elle pour autant inoffensive?
Est-ce que la société l’est? Non, bien sûr que non. On publie souvent des études sur les effets néfastes de la télévision, jamais sur ses effets bénéfiques ou très rarement. On a ainsi constaté une influence positive de la télévision sur des enfants: en leur montrant des programmes altruistes, ils reproduisent ces comportements, il y a un effet d’influence. Mais la télévision n’a que 5 à 10% d’influence sur la violence. La violence n’a pas attendu la télé pour exister.

Quelles conclusions tirer alors de cette expérience?
On peut considérer que la soumission à l’autorité s’applique à des systèmes différents dont celui de la télévision. Mais c’est plus une expérience médiatique que scientifique.

Paru dans Libération du 17 mars 2010

Sur le même sujet :

- Téléctrochoc
- Aux frontières du télé-réel
- Stanley Milgram, le test de la banalité du mal


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